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Petite Marie...fin.

6 Juin 2010, 19:25pm

Publié par Ardalia

Chers lecteurs, suite à des coïncidences dues à l'Internet, j'ai pu recontacter l'héroïne de ce vieux billet du blog précédent dont certains d'entre-vous se souviendront peut-être. A la relecture, en ce qui me concerne, il est un peu gênant, ce billet. En effet, il s'y manifeste ma tendance infantilo-névrotique à tout ramener à moi, quitte à m'inventer des fautes imaginaires... Sans même parler cette manie de prétendre deviner les motifs cachés des gens. J'ai décrypté tout cela, m'en suis plus ou moins débarrassée et m'efforce désormais de maintenir mon imagination dans le cadre de la fiction.

J'ai parlé à Marie de ce billet et de ce qu'il racontait. Elle a refusé obstinémant de le lire, au prétexte qu'elle ne veut pas se projeter dans le passé. De ses raisons évoquées, je fais peu de cas (il faut bien l'avouer), mais j'ignore totalement le fond de la chose. En revanche, elle m'a raconté ce qui s'était passé de son coté. Je vous propose de lire ou relire le billet et de nous retrouver infra.

 

10 juillet 2006

Petite Marie

Aurais-je le soin, la délicatesse, la préciosité, même, pour ne pas froisser le tissu délicat de cette histoire?

A ma demande, il y a bien longtemps, mes parents m'ont mise en pension pour l'année de seconde. Anciennement, "les Oiseaux", on trouvait dans cette pension catholique des rejetons de ce qu'il est convenu d'appeler "l'élite" en France. Des noms à ralonges, illustres, des noms inconnus du public d'ambasseurs, de chefs d'entreprises, etc, et puis des gens comme moi, issus de milieu non pas riches mais cathos.
A cette époque, je m'habillais surtout de noir, et je promenais un cartable ressemblant fort à une trousse de médecin. Malgré l'acné, beaucoup d'élèves ont commencé par me prendre pour une prof. Je faisait mon petit trou, parmis cette population hétéroclite, trouvant presque ma place.
Presque, parce cela manquait souvent de profondeur.

J'étais copine avec la "pute", la "gosse de riches", le "fils de famille illustre", la "grecque", la "bonne vivante", mais je n'avais pas d'amis.

En cours d'année est arrivée une petite blonde frisée aux rires fous et au visage rongé de souffrance.
J'en ai parlé à ma voisine de chambre "Qui est cette fille? Elle a l'air si sérieux et pourtant elle fait rire. Elle a l'air si profond! j'aimerais faire sa connaissance." Elle a éclaté de rire!
- Pourquoi tu ris?
- Elle m'a dit la même chose de toi!
Est-il utile de dire que ça m'est allé droit au coeur?

Quelques jours plus tard, je rejoins un cercle de pensionnaires assis dans le parc du château, un peu à part de l'immense cèdre du Liban,et où se trouvaient ces deux filles. Je m'assieds et la copine voisine nous présente avec son irrésistible sourire :
- Cécile : Marie, Marie : Cécile!
Marie et moi nous regardons, le visage sérieux, droit dans les yeux A la même seconde, nous nous jettons dans les bras l'une de l'autre en chougniant "c'est toi, enfin" et des bêtises du genre. A la même seconde, nous éclatons de rire. Les autres sont éberlués, nos rires redoublent.

Ce jour-là. Ce jour-là, mes amis, ce fut une immense rencontre. 
Comment ai-je pu perdre la petite Marie?

Elle était orpheline, son père avait été sourd, comme le mien, elle avait deux grande soeurs et un grand frère, comme moi et comme moi, elle transportait dans son coeur toute la tristesse et toute la joie du monde.

C'était même trop fort pour nous voir tout le temps, nos caractères se dressaient parfois l'un contre l'autre et nos rires faisaient presque mal.
Mais que de tendresse !
Je retrouvais en elle la souffrance, l'intelligence, l'intuition, l'animalité qui me tenait parfois éveillée la nuit, quand mes camarades dormaient ensemble.
L'année s'est achevée, et nous sommes rentrées dans nos foyers, moi, pas très loin, mais Marie, si je me souviens bien, à Montpellier. Elle ne m'a écrit que deux lettres, hélas perdues aujourd'hui.
Mais la seconde se finissait sur ces mots "je t'aime".

Ce fut un grand choc, et je répondis quelque chose comme "ne me fais pas de peur comme ça, je n'ai pas l'habitude des grandes déclarations".
Elle n'a plus jamais écrit.
A cette époque, cela m'a peinée, mais arrangée aussi.

Il y a quelques années, j'ai pensé avoir fait du mal à quelqu'un, une femme, n'avoir pas vu ses sentiments pour moi. Peut-être me suis-je trompée (mais ce n'est pas sûr), mais cela m'a rappelé l'histoire oubliée de la petite Marie. Et mon coeur s'est brisé en petis bouts sanglotants, je venais de comprendre ce "je t'aime" vieux de dix ans déjà, et le remord de ma brutalité m'a écrasée.

Aujourd'hui, je vois que tout a été dit, à "je t'aime", il a été répondu "j'ai peur". Marie avait besoin de plus de don, de plus de franchise, entière elle était, entier son amour, et on ne pouvait pas faire montre de frilosité. Si elle était homo ou pas, je ne sais pas et je m'en fous. Mais il est sûr que c'est bien cela qui m'a fait peur à l'époque.

La petite Marie n'a plus écrit, je l'avait trahie. Elle s'est excusée pour la fête de mes vingt ans et nous ne nous sommes jamais revues. On est radical quand on est jeune, et on est dans l'immédiateté des larmes comme des rires de l'amitié comme des adieux.
Nous n'étions pas les meilleures amies du monde, mais bon sang, sur la même onde et quelle énergie intellectuelle et affective! Quels éclats de rires, quelles confidences extraordinaires de confiance, quelle passion dans la reconstruction du monde!
Je l'ai cherchée, sur le minitel, sur le net, sans résultat.

Alors ce soir, je dépose là ma grosse tendresse comme un bouquet de chrysanthèmes sur la tombe de cette amitié. Ce ne sont pas des adieux, pourtant, je reviendrai la fleurir, l'amitié de la p'tite Marie.

Petite Marie, tu sais, je pense souvent à toi.
Je n'avais jamais vu de grands yeux bleus si tristes.


J'aime assez l'alexandrin final, il est émouvant. Selon Marie, elle n'était pas maligne, signait tous ses courriers à ses amis par des "je t'aime" sans complexes et ne m'a pas réécrit car elle ne voyait pas l'intérêt de garder le contact avec moi, étant donné qu'elle avait peu de chances de me revoir jamais. Enfin, elle partait surtout bille en tête à L*** pour, selon ses termes, "faire la fête". Elle a fait la fête, y a rencontré son actuel mari qui lui a fait trois adorables enfants et aujourd'hui, elle est heureuse dans la vie qu'elle qualifie de "simple".

En ce qui me concerne, j'ai appris énormément sur moi, la nature humaine, les illusions qui tombent et celles qui demeurent. Riche histoire...

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Anna 09/06/2010 10:51



Le cerveau fait ce qu'il peut pour remplir les blancs, ici l'absence de réponse après un contact fort. Tu préférerais être de ceux qui ne se remettent jamais en question ? ;-)



Phil 07/06/2010 10:35



Qui n'aurait pas hésité, confondu ces langages tellement différents par rapport à ce "je t'aime" ? 


C'est plutôt une belle histoire...



Ardalia 07/06/2010 14:00



Tu y vois de la beauté et moi de l'ironie, mais ce n'est sans doute pas contradictoire.


Merci pour ton commentaire.