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Qui je pleure, maintenant.

Publié le par Ardalia

« On est seul à savoir qui on pleurera. Parfois même on le découvre en pleurant. » Quelqu'un m'a écrit ces mots, hier, et je lui en suis très reconnaissante.

On m'a annoncé cette mort sans préavis, sans préparation, comme si je devais n'y prêter qu'une faible attention, comme si je devais m'en moquer. Eh bien non, je ne suis pas indifférente aux personnes que je connais depuis l'enfance, elles sont un peu plus à mes yeux que le hamster de mon petit cousin.

Cette dame s'appelait Mireille et sa mort me fait beaucoup de peine.

Pourtant, je ne lui ai pas toujours été très attachée, bien au contraire. Quand j'étais petite, elle me faisait peur. Elle me semblait très hautaine et méprisante et ne m'accordait d'attention que dans la mesure où je jouais avec sa fille trisomique. Elle ne saura jamais que sa fille m'a étranglée plusieurs fois et que je redoutais toute ces visites où l'on me chargeait d'une responsabilité qui m'effrayait. Je ne comprenais pas bien ce qu'elle me disait, les oreilles bouchées par l'angoisse et la peur de mal faire et de soulever la colère que je sentais flotter.

J'ai su bien plus tard que cette femme était violente, certains actes terribles dont mes proches avaient été les témoins m'ont été rapportés. J'ai mis un mouchoir par-dessus, ça ne me regardait pas. Elle et son mari étaient de grands amis de mes parents, ils se voyaient relativement régulièrement, selon les années et les désirs des uns et des autres. A ces occasions, je l'ai entendue dire des choses épouvantablement racistes, mais, parfaitement dressée alors, je n'ai rien dit. Elle avait une autorité naturelle, il m'aurait fallu plus de temps, que la colère me pousse, pour que je la contredise. D'ailleurs, son autre fille se chargeait largement de cette rude confrontation.

Voilà qui était bien peu de choses pour me la rendre attachante. Et puis j'ai grandi, je suis devenue une jeune femme mince et grande. La fille trisomique, qui "m'adorait", s'est détournée de moi, elle s'est mise à me détester comme toutes les concurrentes féminines qui pouvaient « avoir » les hommes, les séduire, tandis qu'elle y échouait toujours... Bientôt, nous ne la vîmes plus, elle avait été placée dans un institut qui prenait soin d'elle et où elle vit encore aujourd'hui, pour autant que je sache.

Mais au même moment, je me suis mise à exister aux yeux de la mère, qui appréciait ce qu'elle voyait et me le faisait savoir de ses yeux brillants.

Elle était très petite, portait les cheveux un peu courts, décolorés en roux, avec de savants brushings pas toujours très équilibrés, mais fous, fiers, arrogants. Elle avait les yeux noirs et bridés, mais niait toute ascendance chinoise, malgré ses traits, malgré ceux des enfants, ceux de ses petits-enfants, malgré son joli teint uni et tirant sur le jaune... Elle niait l'évidence avec une telle énergie qu'on ne pouvait que s'en amuser. Son mari disait d'elle qu'elle ne marchait pas : elle chaloupait.
C'était vrai et c'est une des raisons qui me l'ont rendue attachante.

Elle était femme, si femme, jusqu'au bout de tous les clichés, chatte et langoureuse , violente et douce, cruelle et manipulatrice, charmeuse et poseuse comme ce n'est pas permis. Elle se tenait si droite, ne perdant pas un centimètre, les jambes croisées, un poignet nonchalant balançant sa main fine. Elle avait une voix un peu grave, un peu métallique, mais des modulations sensuelles aussi bien que snob. Elle a dit un jour à ma mère « nous sommes du même monde », ce qui dit tout quant à sa vision de la société.

Elle avait apporté de sa Réunion natale la grâce impériale, un infini sens du plaisir et du farniente, une autorité de tyran, mais un charme de gamine polissonne. Elle m'a donné cela, l'image d'une mère de famille épanouie, sensuelle, gourmande, lascive. Elle aimait les plaisirs de la chair et ne s'en cachait pas, non pas qu'elle racontât quoi que ce soit d'inconvenant, mais son plaisir aux plaisanteries lestes qu'elle ne se gênait pas de faire parfois, était manifeste.

Un jour, je devais avoir 18 ans, elle apprit que j'avais fait un stage de cheval et s'exclama, son œil triomphateur vrillé dans le mien « Aaaah, mais c'est très bien ça, le ch'vaaal, pour les jeunes fiiilles ! » J'ai peut-être piqué le fard de ma vie. Si ma mère n'avait pas été là, je lui aurais dit que je n'avais pas attendu de faire du cheval pour connaître le plaisir et je suis sûre qu'elle en aurait été ravie. Une autre fois, à un réveillon, son mari m'a complimentée sur ma tenue, je portais une mini-jupe en velours noir. Il semblait surpris et assez ému de découvrir mes jambes, il avait laissé une fillette, il découvrait une femme. Comme son compliment était un peu lourd, je me suis approchée de lui, assise sur le bras du canapé dans lequel il était assis, j'ai croisé les jambes, passé mon bras autour de ses épaules et lui ai demandé sur un ton rauque "Alors, je te plais, comme ça ?". Ma famille, habituée à mes facéties a ri, mais lui a rougi et balbutié, tout confus. Mireille, elle avait éclaté de rire, parfaitement ravie et lui lançant, frémissante de jubilation : « Ah ça ! Mon vieux, tu l'as cherché! » Elle riait ! C'est l'image que je garderais d'elle, ce rire, ce sens de la polissonnerie, ses airs coquins quand elle nous racontait la « sagaïe » des hommes et les cachez-moi-ça-jeune-homme, les petites bananes de la Réunion.

Elle éprouvait un grand bonheur d'être femme, elle jouissait profondément de son pouvoir, mais aussi simplement du jeu de la parade amoureuse, du glamour. Peut-être que je tiens en partie cela d'elle, cette façon de voir le sexe un peu comme une récréation, un passe-temps lascif et propice au rire, et pas seulement voué au sombre sérieux de la passion.
Cela et toutes ces petites choses qu'elle m'a apprises et dont j'étais avide, si assoiffée que j'étais de féminité et de snobisme.
Bien que désormais clairement féministe, je garde un grand attachement à la science de la "féminité", j'admire celles qui la maîtrisent et qui en sont fières, elles sont rares et précieuses.

Mireille a posé sur moi cet irremplaçable regard : « Tu es une femme, tu es comme moi et je suis fière de toi. » Quand je me sentais si masculine, laide et empruntée, ce me fut une pépite.

Merci pour tout ce que tu m'a donné et enseigné, merci pour ces petites attentions qui ont parsemées les années, alors que nous nous sommes peu vues, au fond. Tes petites mains, ta peau si douce, même ta douleur de ces dernières années me manqueront, ainsi que ton parfum chaud et ta passion pour le marron. J'aurais voulu pouvoir t'étreindre une dernière fois, te dire au revoir. Tu vois, je t'aimais plus que je ne le savais. Je penserai toujours autant à toi, souvent.

Adieu Mireille. Merci. Repose en paix.

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Anna 08/08/2013 16:44

Je ne sais pas si je l'aurais trouvée très aimable, mais ton regard aimant sur elle est beau.

brendufat 09/08/2013 17:23

Un personnage sans aucun doute - et aussi une personne, à te lire...

Ardalia 08/08/2013 17:03

Elle était un personnage et, à ce titre, ne laissait certes pas indifférent. Merci pour ton commentaire.