Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Ô lie, l'amère...

Publié le par Ardalia

Chers lecteurs, j'ai bien peur que quelques-uns d'entre-vous qui connaissent l'histoire ne trouvent ce billet quelque peu ennuyeux. Qu'ils me pardonnent : il faut que je vous raconte.

 

Il y a quelques temps, j'ai fait un déplacement en Bretagne, où je me suis avisée que ma mère ne m'avait pas appelée depuis deux mois. J'en ai conçu une certaine amertume et me suis dit que je la découvrait encore. La nuit même qui suivit cette réflexion me confronta à un rêve où, malgré la réticence de ma mère, je voyais ressurgir une figure maternelle de mon passé, une femme beaucoup aimée jadis et dont j'avais été séparée par des circonstances m'échappant. Mais bref, elle était de retour et j'en étais ravie, toute gonflée de ma mémoire affectueuse. Or, cette femme m'ignorait et accordait toute son attention, outre à sa toilette, à son dernier époux, riche et passionné de technologie. J'étais sonnée par cette révélation : en vérité, elle avait toujours été ainsi ! Le souvenir que j'en avais gardé était le fruit d'une illusion d'enfant, l'illusion d'un être immature et frustré.


A mon retour chez moi et consécutivement à quelques fébriles lectures, je repensais à cette phrase que ma mère m'a dite si souvent qu'elle doit être tatouée en relief sur mon cerveau "C'est le plus intelligent qui cède". Oh, elle ne me disait pas cela lors de débats intellectuels où auraient lutté des fronts têtus, mais lorsque mon père ou mon frère abusait de moi en s'accaparant ce qui me revenait, en violant mon intimité, en volant mes affaires ou mes mots ou "ma place", comme mon frère jouissait à faire. L'un à table, l'autre dans le couloir des chambres, ils régnaient de leur perversité triomphante, accommodants pour la galerie, vicieux dans l'intimité.

C'était donc avec l'injustice au cœur que je me plaignais parfois, rarement écoutée (quadi jamais sans l'appui d'une de mes sœurs), quasi toujours renvoyée à mon impuissance par ces mots "C'est le plus intelligent qui cède". En gros, l'idée est que c'est le lot du "plus intelligent" de se faire baiser la gueule. Le plus intelligent ou la femelle ? Concluez vous-mêmes.

 

J'ai donc intégré cette maxime vicieuse en m'en faisant un sophisme royal et complètement véreux : quand je cède, je suis reconnue comme la plus intelligente. Reconnue par qui, mieux valait ne pas s'appesantir sur cette question. J'ai en tête à ce moment cette autre anecdote où, mon frère se faisant battre comme plâtre, j'eus peur, glissai de ma chaise pour aller étreindre la main maternelle et me vis retourner ces mots : "Va t'asseoir". Tes émois, tu peux te les fourrer profond. Au fond, la reconnaissance, c'est de n'être rien et surtout de la fermer. Pas besoin de quelqu'un pour te dire que tu crèves, après tout, tu dois bien être capable de t'en rendre compte par toi-même, non ? Et oui, j'ai fait semblant d'y croire, pour survivre (ne pas crever malgré tout), pour me donner une contenance qui me cacherait mon anéantissement au profit des barbares vicieux. Vous savez, cela se déroulait sur fond "d'éternel conflit", celui dont on fait mine de lasser, à défaut de jamais le dégoupiller, à défaut de jamais vouloir démonter le système.

 

Longtemps je me suis dit qu'elle était lâche, ou qu'elle avait peur. Mais au fond c'est son système aussi, elle s'y complaît encore, au bout de cinquante ans de vie avec mon père. Dire à sa fille plaquée au sol par son propre frère : "tu vois, il te domines, comme ton chien te domine !" vous ne trouvez pas que ça pue ? Il faut être deux pour danser la vase... En analyse, en racontant mon rêve, je voulu parler de mon sentiment à la fin de ce rêve, un sentiment d'urgence à repenser toute mon histoire, ma vision des choses et je dis, en pensant "mais ce n'est pas ce que je voulais dire" , "J'allais dire que la désillusion était amère, mais..." Et j'entendis enfin mes mots.

La désillusion était ta mère.

 

Sans doute suis-je donc sa fille, la lucidité. J'ai vu enfin ce que me montraient mes frère et sœurs, ma mère, ce personnage froid : l'infirmière, l'institutrice. Un personnage qui n'a rien d'une mère. Ils ont cru, à cause de ses manifestations théâtrales d'inquiétude ou d'affection que j'avais la mère qui leur faisait défaut, la mère chaude, aimante. Je l'ai cru aussi, très occupée à détourner mon regard des poignards qu'elle plantait dans mon dos (foutu dos qui me le rappelle tous les jours...), afin de survivre à un plus direct anéantissement. J'ai signé le pacte fusionnel, j'ai consenti à disparaître.

 

Non, ce personnage ne m'était pas chaud et je réalise avec un certain effroi à quel point je recherche ce chaud chez les gens en général, mais surtout dans l'image de l'homme idéal qui me rattrape malgré mes tentatives de non-conceptualisation. Je m'inquiète de ce chaud si ténu que je le sens à peine en moi. Je réalise ma soif de ce chaud où je pourrais être intelligente sans devoir me sacrifier, un chaud où je pourrais être vulnérable sans en être immédiatement punie, un chaud où le dialogue permet à chacun d'exister, même si ce n'est pas toujours facile. Depuis que je suis enfant, ma soif de bonté m'étouffe : pas l'amour qui individualise, mais la bonté qui me laissait dans ce néant où j'avais accepté de disparaître, au nom de la mère, au nom de Dieu.

 

J'ai revu récemment Le Voyage de Shihiro d'Ayao Myiasaki et j'ai en tête cette scène, lorsqu'un démon des marais vient dans l'établissement de bains où travaille l'enfant. Shihiro doit le baigner, lui, énorme masse informe de boue puante et, plongée accidentellement dans ses flancs mous, elle palpe un objet dur. Elle croit alors que c'est une épine, tire dessus de toutes ses forces, se fait aider et récolte finalement... un vélo ! L'immonde monstre de déchets rejette alors tout ce qu'il contenait de détritus dans d'écœurantes vagues de vase et s'échappe, l'envoûtement étant brisé. J'ai cette sensation de palper mon épine du bout des doigts, l'épine ultime, le poison originel en quelque sorte, ou du moins, la poignée d'une porte vers le lieu de l'envoûtement.

 

J'ai froid.

J'effroi.

Commenter cet article

Anna 21/02/2011 18:41



C'est drôle ce que tu racontes (enfin, drôle... façon d'écrire). Le même film m'a fait un effet boeuf, même si ce n'était pas la même scène. Il contient des images très fortes qui
résonnent avec le vécu de chacun de manière différente, on dirait.



alainx 18/02/2011 13:18



La question pourrait être : mais d'où vient le chaud ?


L'attente d'être réchauffé du dehors peut demeurer vaine…


l'âtre de l'être est disponible en soi en permanence.…



Moukmouk 17/02/2011 00:27



Et si son long silence n'était pas causé par sa honte d'avoir été aussi soumise, écrasée ? ça sonne comme si elle ne pouvait s'avouer autant de faiblesse.