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Meuble immeuble

24 Août 2010, 11:20am

Publié par Ardalia

Chers lecteurs, je ne sais pas ce que j'ai à vous dire.

En ce moment, je relis Mrs Dalloway (V. Woolf) et je suis fascinée à la fois par l'étrange et la familiarité que je ressens en lisant ce texte. Familiarité parce je retrouve ce qui m'a tant plu chez Nathalie Sarraute et dans le principe du tropisme et qui, ma foi, est bien difficile à expliquer. C'est un tâtonnement de l'esprit sensible, un peu halluciné mais pourtant guidé, tiré vers une lumière que personne d'autre ne soupçonne, ce sont des analogies folles et pourtant parfaites, des allégories de riens gigantesques, des mises en scènes émotionnelles troublantes, révolutionnaires. Là, la science n'est pas la main, mais seulement l'outil de l'imaginaire qui domine du rêve et des épaules la mathématique prosaïque dont elle fait un véritable instrument de musique. Là, on n'apprend de leçons que celles qui font souffrir ou rire ou aimer ou haïr, là, les seules évaluations sont les émotions ressenties par l'écrivain et provoquées chez le lecteur. Là, le monde n'est perçu que sous un prisme émotionnel, charnel, animal. C'est nu, peau contre peau, immédiat, profondément sensible et réactif.

Je sens bien que malgré moi, malgré ma volonté de comprendre rationnellement, c'est là ma vie, mon intelligence du monde qui ouvre à ce paradoxe affolant que pour voir, il faut fermer les yeux, pous savoir, il faut ressentir les plus subtiles vibrations.

Cela m'amène à réagir avec violence, parfois, à me débattre contre la violence du monde, des gens, de leurs propos haineux. Mais aussitôt mon empathie maladive va se loger, par induction et reptation sensible auprès de cette haine dont la détresse d'un coup m'aveugle, dont le chagrin immense m'émeut et dont je ne puis rien dire sous peine de passer pour sotte ou folle.

Je suis toujours profondément étreinte en me récitant :

"Ses ailes de géant l'empêchent de marcher"

sans que l'orgueil y ait de part, car le géant est surtout un monstre, une excroissance, une difformité de la nature muette qui trouve ainsi à s'exprimer. Aussi maladroite et incapable suis-je sur la terre que l'Albatros gauche et veule.

Ici se trouve l'étrange que je ressens devant l'écrivain qui a osé, l'écrivain qui vole dans l'azur, ce Prince des nuées, royal, différent et pourtant plus proche de l'humain que toutes les formules chimiques au mondre, de tous les plus raisonnables arguments de la pensée froide. Je suis desespérée par l'étrange des analogies que je ne comprends pas, faute de culture, faute de vécu et de ressenti.

Pourquoi et quand ai-je décidé que cette part de moi était mauvaise, que je devais être lucide, que je devais penser froidement, que je devais raisonner avec rigueur ? Pourtant, je vois bien aujourd'hui que je ne puis rien apprendre qui ne me sois déjà connu, je ne puis rien graver dans ma tête sans l'aval de l'intuition, sans le frémissement sensible d'une vérité à éclore. Je ne retiens rien qui ne soit déjà en moi, à l'état embryonnaire sans doute, mais déjà là, déjà oeuvrant dans l'obscurité d'une gestation lente.

Peut-être est-ce névrotique, pourtant, à ce stade, j'ai le sentiment que la névrose était au contraire cette posture intellectuelle, ce que je ne suis pas, cette tentative absurde de vouloir fixer la vérité par la raison. Par nature, parce des déficits sensoriels entrainent, dans une compensation du cerveau qui a besoin d'informations, je suis plus sensible de l'odorat, du toucher, du goût ; pourquoi n'y aurait-il pas une "nature" émotionnelle qui influerait profondément sur ma perception du monde ?

Comment exprimer cette intelligence intuitive à la fois aveugle et géniale, frivole et visionnaire sans me déchiqueter ? Comment jouer dans l'air sans me fracasser sans cesse sur les rochers de l'indifférence ou de la haine ? Il y a toujours de bonnes âmes pour jeter des "lance-toi" qui ne leur coûtent pas cher, inconscientes qu'elles sont de leurs forces, incapable qu'elles sont de comprendre d'où vient leur audace, ce lieu que quelqu'un a aimé chez eux et qui chez moi est pourri.

Pourri, mais pas mort et bercé doucement par le sublime de plus grands que moi, par le génie de plus sages, de plus fous, de plus fabuleusement audacieux, ceux qui, de leur disgrâce, ont extirpé une poésie ultime : les Goëlants de l'Humain. Puissé-je un jour me trouver parmis mes pairs et non plus me contenir lâchement dans la révérence et la froide sottise.

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Gorky 28/07/2011 17:47



Bonjour,


Je découvre votre blog et vous me semblez quelqu'un de remarquable. Le dessin que vous voulez bien partager avec nous est étonnement inspiré. 


Bonne journée !



Ardalia 28/07/2011 18:35



Grand merci à vous, Gorky, pour ce commentaire charmant.



Phil 31/08/2010 09:44



A lire, "Trop intelligent pour être heureux".


On y fait largement part de cette émotion souvent source de grandes souffrances et dont il faut se protéger. 



Ardalia 31/08/2010 12:49



Meric du conseil, Phil. Je ne l'aurais pas lu de moi-meme sans ton bref mais décisif éclairage sur son contenu.



brendufat 24/08/2010 17:27



Beau texte sincère, comme toujours... Il n'y a pas d'humain sans raison, il n'y a pas d'humain de pure raison - Monsieur Teste n'est que fiction, épure.


Ton "cocktail sensoriel" n'est pas celui de tout le monde, et alors ? Tu en tires de belles et bonnes choses :-)



Ardalia 24/08/2010 22:18



Tout ce que je sais de mon cocktail, c'est qu'il est très insuffisant, pour le reste, je vous laisse juges.


Pas lu Monsieur Teste, what a shame ! Mais je n'ai plus un sou sur le compte praïceministeur, ça attendra un peu.