Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le filet que l'on (n')attendait

Publié le par Ardalia

Chers lecteurs, régulièrement, mais sans toujours savoir pourquoi précisément, je suis nostalgique le dimanche. Le dimanche, ma famille me manque. Pourquoi ? Eh bien, j'ai peut-être compris quelque chose aujourd'hui. Jusqu'ici, je me disais juste que le dimanche est "le jour familial par excellence", mais il semblerait que ce soit plus précis que cela.

 

Hier, j'ai reçu quatre personnes à dîner, si bien qu'il a fallu cuisiner pour cinq, ce qui ne m'était jamais arrivé. L'avant-veille, j'avais appelé ma mère pour décider d'un menu, mais n'ayant pu trouver la viande idoine, malgré ma patiente recherche dans deux super-marchés, et n'ayant pas envie d'aller chez le boucher, je me suis rabattue sur ce que j'ai trouvé. Ne trouvant pas non plus la recette dans mes livres (au nombre gigantesque de deux), j'appelai ma sœur au boulot pour un rafraîchissement de mémoire quant à sa méthode tant vantée que louée. En gros, ce fut un filet rôti de porc avec des pommes de terre au thym, accompagné d'une petite compote de pomme. Ce fut plutôt réussi et je racontai à mes hôtes que j'avais appelé ma sœur, ajoutant "Normal!", comme si c'était évident. Mes invités partirent contents, je crois et je me retrouvai seule (s'ils me lisent, là, ils devraient sourire), trouvant le sommeil avec difficulté, comme toujours après ce genre de soirée.

 

En épluchant les pommes puis les pommes de terre, j'avais repensé à ma mère faisant la nourriture pour six personnes pendant de longues années ; je revoyais nos mains manipulant des centaines de fruits à équeuter, dénoyauter, éplucher afin de faire des kilos de confiture ou de gelée. Je pensais à ses mains à elle, pleines d'arthrose, raides et pourtant infatigables, à l'habileté étourdissante que les années confèrent aux gestes.

Après le départ de mes amis, je me remémorai les délicieux défriefings familiaux, quand on fait le point sur ce qui a plu, que l'on console, si besoin est, la petite blessure narcissique provoquée par une maladresse, un petit raté. On recompose le menu pour une prochaine fois meilleure : penser à faire ceci en avance, améliorer telle méthode, etc. On se réjouit du plaisir pris par les gens, s'ils se sont resservi, s'ils ont fondu, s'ils ont craqué, s'ils ont été charmés. Les seuls vrais ratés n'étaient pas culinaires, seulement sociaux, quand tel ou telle avait d'un éclat, brisé la bonne humeur. Mais même là, nous comptions avec raison sur le dessert enchanté, puis le café bien fort et mon père frétillant trouvait un comparse pour l'accompagner dans la dégustation d'un puissant digestif.

 

Il est arrivé plusieurs fois — je parle du temps où nous vivions tous ensemble et que la réussite d'un repas amical reposait sur l'organisation interne — qu'une amie de mes parents nous dise émerveillée par le discours paternel et le charme général que l'on sentait qu'il y avait beaucoup d'amour entre nous. Beaucoup d'amour ? J'accueillais ces réflexions avec énormément de mépris, ne voyant pour ma part que les haines cachées, les postures hypocrites et les vacheries des coulisses. Qu'elle était idiote, cette femme !

Mais aujourd'hui, en repensant à tout ce plaisir que nous prenions tous à ce que tout soit parfait, à ce que les gens soient contents, épanouis, je crois qu'il fallait en effet beaucoup d'amour pour soi, pour l'autre et pour l'étranger qui venait manger à notre table. Tout devait être cohérent, harmonieux et, au final, délicieux. Cette femme avait raison, mais peut-être pas pour le bon motif. Je comprends maintenant que cela dépassait largement la représentation hypocrite, que nous nous investissions personnellement et avec cœur. D'ailleurs, même s'il se montrait infect avec nous en privé, mon père était vraiment heureux et il l'est toujours, lorsqu'il peut être fier de sa table, du service et que ses invités apprécient l'ensemble à sa juste valeur. La cuisine est la seule manière qu'il connaisse pour partager son amour, tout maladroit que cela soit, surtout quand il est tout seul aux fourneaux... 

Comme toujours, digne "petite dernière" entourée de gens très compétents et fuyant la concurrence, je me tenais loin des casseroles, la cuisine était un lieu de passions et j'en avait déjà plus que ma dose. Je suis restée marmiton, à éplucher, à touiller ou a napper, mais rien ne pouvait me convaincre de mettre le nez dans les luttes intestines où les talents et les spécialistes rivalisaient de trucs.

 

Et me voilà à appeler mes spécialistes (très contents que je m'y mette), en trouvant cela normal, voilà que j'accepte, non pas tant la lutte qui ne m'intéresse pas, mais le terrain de la réalité, tout simplement, avec ses échecs et ses réussites. Ce n'est pas un terrain anodin, comme l'on a vu, il est chargé... j'ai souvenir d'une amie un peu stressée fondant en larmes parce qu'elle avait oublié ses nouilles sur le feu... Et là, sur ce lieu où je me mets à découvert, un peu nerveuse (ça s'est vu avec beaucoup de bienveillance), il s'avère que je peux recevoir des compliments très simplement, sans chichis ni bouffissure orgueilleuse.

Tout cela, pourtant, est bien banal, oui, quand on s'intalle et que l'on commence à vivre chez soi, à vingt ans, que l'on vit, que l'on aime se faire plaisir et offrir. Moi je le découvre à trente-six et je l'ai amplement mérité, ayant remonté le courant des douleurs et trouvant — assez surprise parce que savoir ne suffit pas — une source... d'amour.

Commenter cet article

alainx 21/11/2010 17:35



les pères sont de grands pudiques pour manifester leur amour... !



Anna 01/11/2010 14:08



J'aime ta nouvelle bannière.


Et sinon, c'est très vrai, et je le redécouvre aussi : les petits utilisent souvent plus ou moins le même mot pour désigner la maman, le manger et les accès d'amour. :-)



Ardalia 01/11/2010 14:20



:)) Voilà qui est rassurant ! Merci, Anna, contente aussi que la bannière te plaise.



Thierry 31/10/2010 19:15



Magnifique chronique Ardalia! Merci pour cette... délicieuse lecture.



Ardalia 31/10/2010 23:05



C'est vrai que cette fois, ce n'est pas du réchauffé... Merci Thierry.



Flo 30/10/2010 20:28



ton stress autour du repas était palpable... mais c'est tellement compréhensible ! la nourriture est vecteur de tellement de choses... et ce billet en est la preuve.... c'est plus qu'un simple
(mais excellent) rôti de porc...



Ardalia 30/10/2010 20:50



Eh oui, Flo, un peu inquiète. Mais j'ai pu le faire parce que vous êtes teintés dans la masse de bienveillance...:)


Et puis on m'a appris qu'il ne faut jamais faire de première fois en recevant, ce qui n'est pas idiot.



mume 27/10/2010 08:52



Je te souhaite que cette source enfin découverte, coule aussi puissemment que le Nil.


Dans ton nouveau logis je suis certaine que tu trouveras d'autres, peut-être même celle dite "miraculeuse" de la paix avec soi.



Ardalia 27/10/2010 10:27



Merci pour ce joli vœu, Mume. :)