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Je parle, donc j'agis.

Publié le par Ardalia

Chers lecteurs, je suis à la ramasse. Certes, il y a beau temps que plus aucune de mes séances d'analyse n'est anodine, mais celle d'hier fut particulièrement dure, surtout dans la mesure où je n'ai pas pu tout dire. Manque de temps, de courage, de lucidité ou plutôt manque de connexion avec l'inconscient. Le goût de l'échec par dessus la souffrance. Cela permet de savourer ce paradoxe d'avoir l'air arrogante avec des lunettes de soleil alors que la nuit  tombe et d'être en réalité défaite, triste, si profondément triste. Ceci posé...

Aujourd'hui, je repense à une phrase lue il y a quelques temps qui disait que le discours est un acte. Elle m'a surprise, car depuis très longtemps, on m'a fait savoir que le discours s'opposait aux actes, qu'il y a d'un coté les beaux parleurs et de l'autre les hommes d'action, qu'il y a un temps pour parler et un temps pour agir, les deux ne se recouvrant pas.

Bien sûr, du point de vue de l'analyse, c'est faux, puisque - pour aller vite - c'est la parole qui est le vecteur de la guérison, c'est l'acte de parler qui permet la libération émotive et l'apaisement de la névrose, voire sa sublimation. 

Pourtant, ce n'est pas le point de vue qui m'intéresse, je me pose cette question du point de vue de la vie en société, de la politique au sens plein. N'est-ce pas l'un des nombreux paradoxes de la démocratie, cette opposition qui est tentée entre le discours qui précède les lois, les décrets, les élections et les actes, le moment où le maire, le député, le président sont au travail, quand "les choses se font". J'ai le sentiment que cette opposition n'est que dans les idées. Fondamentalement, parler est un acte, si l'on veut bien dépasser les simples mouvements des lèvres, on retombera dans l'essentiel des fonctions du langage. Celles-ci sont complexes, riches, elles dépassent très largement le concept qui nous vient spontanément lorsqu'il est question des fonctions du langage, à savoir "la communication". Le langage sert à bien plus qu'échanger des informations, il informe sur les sentiments, les idées préconçues, les projections, les exigences, les substrats culturels, cultuels, historiques, affectifs, émotionnels et j'en oublie.
Ainsi, le discours, lieu de langage par excellence est doté d'une puissance émotionnelle, dans la résonance qu'il rencontre peu ou prou chez le récepteur et c'est ici que se déploie la rhétorique (la propagande, etc.). Le rhéteur, l'avocat, savent que le pouvoir est dans le verbe, que le discours agit sur le réel. Bien sûr, on ne construit pas une maison avec des discours, mais on ne peut se passer de discours pour construire la société où bâtir cette maison.

D'ailleurs, l'acte est aussi un discours, car, comme l'a dit Dolto bien mieux que moi, tout est langage... Même si je suis seul au monde, ma maison me tiendra un langage, la façon dont je l'aurais conçue me parlera de moi et de ma vision du monde. Et si je suis dans la société, mes actes auront une portée sociale, ténue ou énorme, ma façon d'agir aura un impact, qu'il soit plein ou en creux, sur les autres. Ni l'action, ni l'acte ne sont anodins, tout deux agissent sur nous, notre affect, nos idées, et nos actes.

On m'objectera peut-être que cette opposition concerne les discours qui empêchent l'action, quand l'urgence est pressante, quand il faut sauver des vies et que les ergoteurs font perdre du temps alors qu'il n'est plus temps. Par ailleurs, tout sportif vous dira qu'il ne fait pas penser pour être performant, il ne faut pas réfléchir, que l'impulsion doit partir de la glande et parvenir à la main sans passer par le cortex, ou quasi. Mais de quoi est fait l'homme d'action, si ce n'est d'un discours de force, de confiance, un discours profondément fondateur, constructif, valorisant ? Ne me parlez pas d'animalité, l'homme est un cerveau, qu'il le veuille ou non et d'ailleurs, que cela se voie ou non, tant il est vrai que certains individus font se poser la question... Mais si l'homme n'est pas toujours intelligent, il est toujours langage, comme tout animal de meute, horde, banc, troupeau, etc. L'action est modelée par le langage, le sens, la projection, l'habituation, la répétition, l'obligation.

Bien sûr, à l'opposé, il y a ce discours que nous jugeons creux car stupide, vide, ne nous apprenant rien, ne nous emmenant nulle part. Mais voilà, il serait peut-être temps de remarquer notre exigence, ici... Celui qui tient ce discours est-il une machine ou un humain qui cherche le pouvoir avec une méthode qui nous est rédhibitoire ? Bien sûr, on fustigera ces discours de galas, de meetings, ces discours convenus, bateau, longs et ennuyeux alors que nous attendons de pouvoir danser, poser les premiers parpaings, couper le premier arbre. Encore une fois, ce qui surgit, c'est notre attente, déçue. Pourtant nous avons besoin de discours, nous avons besoin de langage car cela fait partie du sens social, comme nous avons besoin d'action, pour les mêmes raisons. Ne serais-ce que pour agir ensemble, nous avons besoin de langage. D'ailleurs, regardez comme nous sommes friands de ces discours qui galvanisent, qui donnent envie de déplacer des montagnes, regardez la foi que nous mettons dans les concepts de liberté, de Dieu, de démocratie, toutes les actions que nous faisons au nom des idées qui nous excitent. 

Je dis tout cela, pourtant, je ne sais rien. Pour les taoÏstes, la pratique du zazen doit permettre d'être plus proche de soi, de se désempétrer des kilos de concepts et de pensées qui nous empêchent d'être "éveillés". Mais cette immédiateté n'empêche pas que, pour grandir, nous ayons besoin de concepts de plus en plus compliqués, de plus en plus nombreux, qui vont fonder notre liberté et à la fois notre capacité sociale. Sont tolérés tous les réflexes, ces actes sans pensée, qui construisent la vie ou du moins la paix sociale, même dans les sociétés les plus guerrières. 
Par ailleurs, j'ai embarqué dans le même voyage le discours, le langage, la parole, comme si ces concepts se recouvraient, c'est hautement discutable !
Une fois de plus, après avoir discouru, je n'en sais pas plus, car il n'y a pas de Vérité, il n'y a pas d'objectivité. En paroles comme en actes, en paroles agissante et en actes discursif, chaque être est profondément subjectif, quoiqu'il arrive. Il n'y a pas de meilleure raison de l'actant ou du discourant, nous avons besoin des deux, en même temps, car ils sont concomitant, contre toute apparence spatio-temporelle minuscule*. Il va bien falloir que j'admette que nous ne sommes que sujets, que c'est indépassable. 

Enfin, je crois...


______________________
*Avant de hurler, penser une seconde aux théories de la relativité, quantiques, des bosons, des branes, etc. 

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Isabelle 13/11/2009 09:59



Si l'acte est création, alors la parole est aussi acte, m'est avis; et aussi la pensée."Au début était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu..."
:-)
ps: ton article est une merveille, comme d'hab!



Maëster 30/10/2009 10:15


Au commencement était le verbe (ce n'est pas moi qui l'ai dit), le Verbe est Créateur. 

Toute parole est créatrice, de ressentis, d'attentes, de soumissions parfois. Nous savons tous des paroles de parents entendues dans l'enfance et qui infligent une "fidélité" destructrice ("tu n'es
qu'un bon à rien", "tu ne feras jamais rien dans ta vie"...). Le travail analytique est là souvent pour déconstruire ces croyances établies sur de "simples" paroles. Encore faut-il les retrouver,
enfouies dans notre inconscient...

Combien de maux seraient évités si les mots étaient pesés. Je repense aux 4 accords
toltèques de Don Miguel Ruiz, dont le premier est "que votre parole soit impeccable". Que votre parole soit impeccable... C'est à la fois si simple et si difficile (à mettre en
pratique). 

Bien à vous. 


Ardalia 30/10/2009 20:33


Une parole impeccable, pour construire une société saine : un acte fondateur... Merci pour le lien. :)


mume 28/10/2009 08:51


Peu de paroles pour moi, peu d'action...
L'une est action, l'autre éfficience.
J'étais hier en "sortie familiale" avec la maison de quartier,agissant pour eux, actant pour moi.
Sur les genoux je suis revenue chez moi (vautrage sur le sentier!)au mental tout pareil.
Juste avant de te lire, les deux neurones en surchauffe l'idée me vint qu'être avec ses femmes (beaucoup) plus jeunes que moi avec leurs gamins ne recevant aucune EDUCATION de "paroles au sens de
bruit" contenue dans la discrétion qu'oblige les  transports en commun, la vie basique en société...paillants, grinçants ne leur apportait  RIEN!
Les plus vieux, 10ans, un peu interressés par la sortie devant se dépètrer des frères et soeurs!
Agir je l'ai fait, j'y étais, mon ego en eu quelques satisfactions, j'en reçu une leçon de vainitude sévère!
Au point que les organisateurs, conscients du décalage entre leur proposition et la faisabilité suggèrent une "sortie" spécifique pour adultes et grands enfants(10 ans)
Du coup parole et action au diapason je dis NON!


Ardalia 29/10/2009 16:34


Bien sûr, je ne prétend pas que tout est dans tout et vice-versa, ou que tout se vaut, tu l'as bien compris

Que de mots et d'actes qui manquent à l'éducation... Un peu de baume ici : l'exemple c'est nous !