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Billevesées sur l'état de victime

Publié le par Ardalia

Chers lecteurs, aujourd’hui je m’interroge sur la victimisation. Il y a peu Vinv1n a publié un billet où il est question d’un sourd équipé de deux « sonotones ». Mon sang ne fait qu’un tour  en lisant ce mot et sur Touitère, je lui dit qu’il me blessait. Il m’a répondu en privé par « la bise » et un smiley de clin d’œil. J’ai mis un bon moment à comprendre qu’il pensait que je plaisantais et lui a donc écrit que j’étais sérieuse et prenait ce mot erroné comme une insulte. Il n’a pas répondu.Je suis allée au bout de ma colère, de ce que ce mot impliquait pour moi : essentiellement les souffrances de mon père qui a grandi avec et a vécu de belles humiliations bien salopes grâce à ce boîtier peu discret, peu pratique et assez peu performant, d’autant qu’il ne nourrissait en son qu’une oreille, sur ma souffrance de ne pouvoir calmer sa souffrance (et donc mon angoisse)... C’était le début des aides auditives, un net progrès sur le cornet acoustique, ensuite ont été crées les prothèses analogiques, deux gros haricots roses à placer sur les oreilles avec un embout pour mener le son au fond de celles-ci. Maintenant, on fait des prothèses numériques. C’est comme si je ramenais le Blu-ray au VHS, un peu, de comparer les prothèses de maintenant au sonotone.

Ensuite, j’ai réfléchi à cet humour moderne qui consiste essentiellement à tout voir sous la lentille de la dérision. Rien n’est sérieux, sinon, c’est pas drôle, on se croit adulte parce que l’on est cynique, on se croit gentil ou inoffensif parce que l’on ne sent pas de désir d’offenser en soi. Ensuite j’ai demandé à une de mes sœurs (sourde et "prothèsée" aussi) qui m’a dit que le texte de Cyrille était marrant, le mot « sonotone » évoquait un truc sympa et que finalement, Cyrille ridiculise le sourd mais que c’est lui qui est ridicule au final. Cela aurait pu fonctionner, en effet. Mais je ne suis pas d’accord, à la fin, Cyrille, n’est pas ridicule : il est cool, il a de l’humour, il a la classe.
Mais après tout, je me dis que je suis hypersensible, sans doute pas très bien placée pour juger, que moi-même j’ai mes défauts, mes lâchetés, mes incohérences, que personne n’est parfait et que la vie c’est la jungle, un peu. Et puis je me dis aussi que l’humour sert à cacher la faille en soi, qu’un chinois handicapé et pédé, ça peu faire peur au type sensible, le renvoyer à ses démons et du coup qu’il a dû avoir besoin de ce bon coup de rein comique pour se remettre de ses émotions. Mais qu'en sais-je après tout ?
Je comprends enfin que j’exagère avec ces émotions, que Cyrille n’est pas mon ami, on s’est vu trois fois il y a 3-4 ans, il ne me connaît pas et ne me doit rien. Une couche d’œillères en moins.

 Et aujourd’hui, c’est la journée des droits de la femme, que tout le monde appelle la journée de la femme et sur Touitère et Faicebouc les blagues fusent, on se doit tous de trouver la beauferie délicieuse, c’est une preuve d’amour, d’humour, de cool décalage sur le fond de la vraie beauferie méchante, celle que l’on prétend moquer en s’y identifiant… La dérision, toujours, tout est très bon enfant. Et je lis un billet qui me plaît chez Mademoiselle, une féministe, il rappelle tant de choses ! Il m’oblige aussi à regarder en moi ces régions pas nettes, pas claires, où la peur fait régner des arrière-pensées pas bien belles.

Et puis Murray fustigeant la tendance victimaire, H. R. qui me l’a fait connaître et d’autres hommes si droit dans leurs bottes étroites, si prompts à cracher sur ces viragos féministes et si hystériques dans leurs haines farouches, si génialement méchants, si méchamment drôles. Mais aussi ces hommes fascinés par les femmes fortes, violentes, ces guerrières, ces walkyries à gros seins : quelles sont les peurs et les désirs frustrés que toutes ces passions cachent ? Quid de la victime, du regard qu’il faut porter sur elle ? A quelle point est-ce un état, à quel point c’est une posture, si c’est permanent, si c’est ponctuel, si la faute à la violence des forts, à l’éducation des faibles ou à l’attachement que l’on manifeste à l’indifférence, à la douleur, à l’émotion, aux pulsions ?

Finalement, je crois que la force n’est pas dans un pouvoir, dans une chose ou un statut. Depuis Benassayag, qui m’a rappelé tant de lectures sur le taoïsme, l’impermanence intrinsèque de la vie, mais aussi ce que je prône à propos de la langue française, qu’il faut s’ouvrir à sa transformation, je sens vibrer en moi l’appel au mouvement. Il y a aussi ce que j’affirme ici et là à propos de l’art dont l’essence est un renouvellement permanent, une surprise infinie. Mais aussi je lis sur ce blog de coach qu’il faut veiller à ne pas laisser dominer ses habitudes, qu’il faut les bousculer sans cesse. Et puis Cyrulnik et la résilience, la faculté de surmonter inscrite dans le cerveau de celui qui s’est senti en sécurité, qui s’est senti fort dans un passé fait, non pas de roses, mais d’épreuves surmontées.
Vigilance ! Il y a un bouquin dans ma bibliothèque qui doit être caché, car j’en ai honte, qui s’appelle Qui a volé mon fromage ? Une histoire assez dérisoire sur la peur que nous avons du changement, alors que celui-ci est nécessaire à notre survie et à notre vie.

 

Et la victime, là-dedans ? Il me semble que s’il y a une solution pour les victimes, toutes les victimes, c’est dans l’expression de la douleur, libre, sans crainte et dans le passage à autre chose. En gros, pleurer un bon coup et poursuivre sa route.

Croyez-moi, ce n’est pas facile de penser cela, moi qui vit dans le statique depuis si longtemps, moi qui fuis, moi qui me réfugie… Mais enfin, je voudrais pouvoir penser avec ma tête et avec le coté intelligent de mon cœur, celui qui bat, qui pulse et avance, pas avec mes peurs.

Alors, la victime ? La victime est une prisonnière, du traumatisme, de la société, de la douleur. Si l’on a pour idée que l’être libre est celui qui peut continuer d’avancer sans pour autant être violent, indifférent et brutal, ne peut-on avoir, en tant qu’être libre, l’envie ou le besoin ou le devoir d’aider la victime à redevenir libre ? Et si, réellement, elle ne l’a jamais été ? Il faut bien localiser le trauma pour le soigner… Ne peut-on, comme victime, avoir envie de se lever, de partir, d’avancer enfin vers d’autres horizons ? Demander de l’aide, l’accepter, l’entendre, y répondre, ne sont-ce pas de vrais actes adultes ?

Je vais m’arrêter, car dans ma tête, ça tournera longtemps encore. Finalement, vous voyez, lecteurs, je n’ai pas très envie de m’attacher, surtout à une idée, car tout cela n’est que rhétorique et que l’essentiel n'est pas là.

 

Et caetera.

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Anna 10/03/2010 09:24


Et zut, L'honorable Bren Du Fat m'a doublée, j'allais dire la même chose que lui !


Bren du fat ! 09/03/2010 18:43


Il ne faut jamais avoir honte d'un bouquin, jamais. C'est tlès tlès impoltant, honolable collespondante.
S'il ne te plaît pas tu le cèdes (le vends, le perds, le donnes... tout sauf le jeter), s'il te plaît tu le gardes. Commence donc par là, le reste suivra peut-être tout seul :-)


Ardalia 09/03/2010 19:19


Je me suis trompée sur le titre qui est Qui a
piqué mon fromage ? Bien sûr qu'il n'y a pas de honte à avoir. Sauf que le livre en question est un pur produit marketing du coaching à l'américaine. C'est grossier et efficace, sans âme
et sans chair. Sans parler du titre... Bref, c'est un machin plus qu'un livre, mais je le garde, il n'est pas question de lui faire subir d'outrages d'autant qu'une relecture n'est jamais exclue !
:)


Phil 09/03/2010 07:20


Bien entendu, il y a des victimes, des accidents, des choses horribles...

Mais on n'est pas "que" victime, il faut aussi aller explorer ces choses non dites, honteuses, ces petites jouissances auxquelles on n'a pas renoncé et qui nous maintiennent dans cette
victimisation. 


Ardalia 09/03/2010 10:17


Oui, Phil, il faut pouvoir faire la différence entre la position de victime et la posture...


samantdi 08/03/2010 19:10


J'ai du mal avec la moquerie quand elle est gratuite et surtout quand elle vient du "blanc riche et bien portant" en direction du "gogol pauvre et lointain" (à la louche).
Laissons les sourds et les boiteux se moquer de leur sonotone et de leur claudication s'ils le veulent, et donnons leur toute latitude de dire que "non, merci, mais ça ne les fait pas rire, ou en
tout cas, pas là, pas maintenant..." 

Grosses bises 


Ardalia 09/03/2010 10:16


Tu parles d'or, comme souvent ! :)
Bises, Samantha.


Ardalia 08/03/2010 15:24


Une fois de plus, j'ai posé un brouillon pour un plan thèse-antithèse-synthèse. Il y a même une ouverture à la fin... Je suis une victime de l'Éducation Nationale et du plan en trois parties

;)