Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les lendemains qui tentent

Publié le par Ardalia

Que s'est-il passé au mois de juin dernier ? Après des mois d'une anxiété épouvantable, je me suis réveillée un matin sans plus de tourment. D'un coup j'allais bien. D'un coup, j'étais plus relax, plus tolérante. J'avais envie de rencontrer des gens d'autres gens que ceux que je voyais et qui n'avaient rien à me dire.
Rien à te dire. Des gens qui passent un, deux, trois repas à côté de toi et qui n'ont rigoureusement rien à te dire. Ils se penchent, te poussent de l'épaule, et parlent à ceux qui sont de l'autre côté de toi, ceux qui sont en face, ceux à qui ils ont des choses à dire. Tu es là, et tu n'es pas là. La détresse qui tente de t'étrangler, l'horreur que tu ressens ne leur apparaissent pas, ils ne te voient pas, car ils ne te regardent même pas.
Alors voilà, j'en ai eu assez, ça me faisait du mal et je méritais mieux que cela. Et voilà, j'ai pris la tangeante, je suis allée voir ailleurs, ça a marché, il apparaît dans ma vie ce qui ressemble fort à une vie sociale. Je ne le dois à personne, ni un conjoint, ni une assistante sociale, ni la moindre bonne âme, rien qu'à moi. Moi seule, toujours seule, j'ai poussé la barre et mon bateau a changé de cap. J'ai fait cela pour moi, cela que personne n'avait aidé ou favorisé : je me suis mise dans le monde.


Je n'ai pas vu ce que j'avais laissé dans l'anxiété. Au début, j'étudiais (les Mérovingiens) et n'y pensais donc pas trop, c'était intéressant, ça m'occupait la tête. C'était beau, si exotique, si familier. Et puis il y a eu les gens, les rencontres régulières, d'autres moins fréquentes, mais très intenses, d'autres, moins intenses, plus fréquentes.
Mais entre les gens, je retrouve la même solitude, toujours aussi crasse, et encore plus sordide. Elle m'est devenue insupportable. Impossible de continuer à me gaver de savoir, seules les doses homéopathiques sont tolérées. Mais surtout je ne sais plus rien créer. Le nouvel appareillage auditif, par la grâce du progrès, m'empêche de chanter, car ça provoque des sifflements internes. J'en ai tellement marre de tester de nouveaux réglages depuis décembre que je reste avec ce réglage bancal, qui me fait une voix entre Pavarotti et l'hôtesse de téléphone rose.
Je chante beaucoup moins, je n'écris plus, je ne dessine pas, je ne bricole presque plus, comment veux-tu, dans ce si petit appartement ? Ah, certes, la vaisselle est faite exactement, je cuisine tout, le repassage est fait, recevoir m'aide à maintenir le ménage à peu près régulier. Et je me sens débile. Depuis hier, j'ai l'image d'un type dont le visage fond, mais quant à le dessiner...
Je suis hébétée, stupide, une poule devant un couteau.
Hier, dans Bruges-la-morte de Rodenbach, des métaphores, des analogies formidables. J'en ai été enchantée, j'ai attendu la vague créative qui suis ce genre d'émotion habituellement, elle n'est jamais arrivée. L'émotion bondissante a fait le saut de l'ange dans la mélasse. Interdite, elle s'est abîmée dans le goudron noir.
Qu'est-ce qui m'arrive ? J'ai repensé à d'anciennes peintures désormais pourrissantes dans quelque décharge, ces pataudes tentatives de maîtriser la couleur. Sur la feuille de papier format raisin, s'accotaient les langues de gouache : blanches, grises, vert pâle. Ce fut un échec, je n'avais pas compris le vert-de-gris que je voulais tellement saisir. Je n'ai pas compris comment salir les couleurs, malgré le noir, elles restaient éclatantes, grasses, naïves. Je n'ai pas pu recommencer. L'économie m'a étouffée. il ne fallait pas gaspiller la peinture, le papier, les pinceaux et les feutres. Je n'ai pas pu tester, frotter mes yeux à l'exemple, écorcher ma main sur les ratés de carnets malmenés. La critique vicelarde et perverse m'a empêchée, elle faisait trop mal, autant de pas s'y prêter.
Aujourd'hui, dans mes tiroirs, se tassent les petits carnets séduisants et prétentieux, certains sont toujours vierges, d'autres à peine parsemés de quelques pensées, de quelques poèmes, de plaintes laconiques et exactes. Il ne faut pas gaspiller, n'est-ce pas ? Il ne faut pas gâcher le papier qui coûte si cher. le papier si beau et mes mots si médiocres. Quand j'étais adolescente, je tenais un journal, uniquement dans de vieux cahiers de cours recyclés. Idem pour mes dessins. Rien ne se perd, rien ne se crée, rien ne transforme.
Il ne fallait pas donner à l'ennemi de quoi me ridiculiser. l'ennemi jaloux, empressé, désespéré de ramener à lui, lui, lui ! Cette béance... L'ennemi, ce crevard pathétique et violent, aussi stérile qu'avide, aussi falot que menaçant. Au fond qu'importe, maintenant ? Sa chanson épique ne lui a servi à rien, sa légende ne frappe aucun esprit, il se dandine de sa boursoufflure pataude en se racontant qu'il est Don Quichotte.

Comment ai-je pu à ce point m'étioler, me flétrir jusqu'à me perdre ? Et comment vais-je faire pour retrouver là-haut les princes des nuées qui ne comprennent pas que je ne vole plus avec eux... Les gens, ces gens qui me voient des ailes que je ne sens plus.

Et tu sais, le pire, ce n'est pas de se raboter par crainte, cela au moins est logique et salvateur, du moins pour un temps. Le pire, c'est de se raboter par amour. Pour ne pas faire d'ombre, ou pas trop, pour ne pas accentuer ce vide de l'être par son trop-plein furieux, pour ne pas blesser encore l'ego famélique et vain. On se rabote là, tout calme, tout gentil, on ravale sa colère face aux humiliations incessantes, on reste suffoqué de l'ingratitude, de la voracité, ce n'est jamais assez, jamais étanché. Le parasite grossit, se diversifie, suce à d'autres talents sa propre importance, lui n'est jamais à sec pour faire le récit glorieux de lui-même.
Vertige.

Aujourd'hui, les gens sont différents. Les gens que je fréquente aujourd'hui ne sont pas jaloux, ils sont pleins. Ils sont généreux de sourires, de confiance (et quelle bénédiction d'inspirer la confiance, quel miracle sans fin, sans lassitude...). Ils sont prêts à jouer, à partager, à donner autant qu'à prendre.
Ils.
Sont.
Bienveillants.
Je cherche le piège, l'épine vicelarde, la petite crasse méprisable et efficace : il n'y en a pas. Ils créent, ils s'amusent et j'en suis stupéfaite.
Je suis sonnée.
Ils me disent que les critiques, on s'en fout, viens avec nous, viens !
Et je suis sonnée.
Ils tournoient dans les airs, ils se trompent, mais ils réussissent, ils apprennent avec une intelligence étourdissante, ils me veulent avec eux.
Et je suis sonnée. Stupide. Hagarde.
Pourtant, je ressens leur bonne influence, elle m'a déjà fait du bien. Déjà, avec eux, je me suis sentie parfois comme "avant", avant mes deux ans, quand mon pouvoir était terrible et immense, quand la terreur et la bonté ne m'avaient pas encore complètement étouffée. Quand la compétence était folle et le savoir ridicule.


Est-il possible de faire revivre cela ?
Est-il possible de croire en soi, à nouveau ?
Est-il possible de retrouver la veine créatrice ?
J'ai passé tant de temps sans projets, sans désirs, est-il possible de refaire pousser l'espoir de la réussite, de l'accomplissement ?


Je ne sais pas. J'en suis là. Je ne sais pas.

Commenter cet article

brendufat 21/03/2015 15:47

Bientôt un an depuis cet article. Où en es-tu, où es-tu?
A bientôt, peut-être :)

Squalide 14/04/2014 15:50

Lorsque la créativité se tarit, c'est qu'elle a besoin d'être nourrie ; ouvre-toi au monde, il te provoquera suffisamment tôt ou tard pour t'y remettre.

Anna 02/03/2014 19:52

Tant de réactions qui se bousculent dans ma tête.
Le sens esthétique qui ne comprend pas comment on peut écrire comme ça et penser que la veine créatrice n'est pas là.
L'envie de te serrer fort dans mes bras.
L'idée, passante, que les oiseaux qui ont pris du plomb dans l'aile, même une fois la blessure cicatrisée, ne voleront peut-être jamais aussi légèrement que les oiseaux intacts ; mais on peut être gracieux sans être léger, et c'est tout le mal que je te souhaite.

brendufat 03/03/2014 14:52

Ouin ! Y a Anna qui fait rien qu'à me piquer mes idées de commentaires (et en mieux dit, par dessus le marché) !
C'est bon de lire chacune de vous :-)

Ardalia 02/03/2014 21:32

"L'envie de te serrer fort dans mes bras. "

Bon, bah, d'accord ! ^^

Je comprends ce que tu veux dire sur la veine créatrice, mais moi je parle d'œuvre, disons. Du temps perdu où j'avais des idées et où je les écrivais.

Infiniment délicate réflexion finale, malgré la facétie initiale de ma réponse, ton message me touche beaucoup. Merci Anna.